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BORIS PAHOR EN ROUTE POUR L’ÉTERNITÉ

La statue de Boris Pahor érigée en avril 2017, dans le parc Tivoli de Ljubljana, Slovénie, photo Igor korsic

Depuis le jeudi 8 avril 2017 se dresse dans le parc Tivoli de Ljubljana, capitale de la Slovénie, un nouveau mémorial dédié à l’écrivain slovène Boris Pahor. Evènement assez extraordinaire et rare, dans la mesure où le héros a pu assister en chair et en os à son érection.

Inauguration le 6 avril 2017 du mémorial de Boris pahor à Ljubljana en présence du héros,
Photo Borut Zivulovic/Bobo, droits réservés

Oui, ce fut un moment surréaliste que de voir surgir dans le paysage de ce jardin de ville tranquille, cette statue géante hyper réaliste, jaugeant du haut de ses deux mètres de ferraille, son modèle vivant de 104 ans un peu interloqué.
C’est que Boris Pahor ne mesure qu’à peine 1 mètre 68 !
Le monument a été réalisé par le sculpteur Mirsad Begić.
Non loin de lui, est installée depuis 2005 une autre statue réalisée par le sculpteur Boštjan Drinovec. C’est également un homme de fer mais à taille humaine cette fois-ci. Il est assis sur un banc et regarde fixement le monde avec gravité, la tête légèrement penchée. Il a l’air de réfléchir. C’est Edvard Kocbek, poète, écrivain et homme politique slovène.

la statue d’Edvard
Kocbek dans le parc Tivoli de Ljubljana

Voilà que les deux hommes sont à nouveau réunis. Car ils se sont bien connus, et se sont soutenus mutuellement dans leurs luttes contre l’injustice. Tout au long de leur vie,les deux amis n’ont cessé de dialoguer jusqu’à la mort de Kocbek en 1981.

« Je ne savais pas que ma statue allait être aussi grande », me confie Boris Pahor un peu embêté en évoquant la taille plus modeste de celle de son aîné Kocbek. « On ne m’en avait envoyé que des petits bouts pour avoir mon accord. Et je n’avais aucune idée de l’échelle de l’ouvrage ».

Il y a 80 ans, les tous premiers articles de Boris Pahor le triestin, alors aux prises avec le fascisme de Mussolini, avaient été publiés sous un pseudonyme à Ljubljana dans les revues d’avant-guerre d’Edvard Kocbek, lui-même alors proche des « Personnalistes » de la revue Esprit à Paris, et engagé dans les combats contre les franquistes de la guerre d’Espagne et les exactions de l’église catholique.
Après la deuxième guerre mondiale en 1952, alors que Kocbek est victime à son tour de la censure du régime de Tito, placé sous surveillance et mis à la retraite forcée, c’est Boris Pahor qui lui redonne voix et médiatise son histoire hors du rideau de fer dans sa revue ZALIV, une tribune à Trieste pour les intellectuels en résistance au totalitarisme communiste. Pour avoir défendu Kocbek, Pahor sera ensuite interdit de séjour en Slovénie pendant 30 ans.

ZALIV qu’il co-signait avec l’écrivain triestin Aloz Rebula fut sans doute l’un des objets les plus recherchés par les douaniers de l’ex-Yougoslavie à cette époque. Il fallait empêcher sa pernicieuse diffusion à tous prix.

Edvard Kocbek et boris Pahor en 1960

Bien plus tard, en 1989, Boris Pahor racontera en détail le récit des vicissitudes de la vie de Kocbek, embastillé dans son propre pays qu’il avait pourtant si bien contribué à libérer. Dans « Ta océan strasno odprt » (« cet océan meurtri », 1989), Boris Pahor expose de façon méthodique, chirurgicale, les dérives au jour le jour du régime Tito, dont son ami Edvard devenu la bête noire.

Edvard Kocbek en statue dans le parc Tivoli de Ljubljana

On traite Boris de vieux fou qui s’acharne sur les cadavres. Le livre n’est jamais traduit. Je le trouve par hasard dans un coin de la librairie slovène de Trieste et le confie à une amie de Ljubljana, reconnaissante d’avoir pu, grâce à moi, découvrir ces côtés sombres de la Slovénie qu’elle ignorait.

« Cet océan meurtri », livre de Boris Pahor 1989, capture d’écran du film « Boris Pahor, portrait d’un homme libre » (réal. F.Issartel)

Et Boris Pahor a continué inlassablement à chercher les preuves de ce qu’il savait être vrai.Quand nous nous sommes rencontrés en 2008, il m’en parlait régulièrement.
Et voilà qu’il y a un mois, un nouveau livre a fait irruption dans l’espace public comme une bombe. C’est celui d’Igor Omerza qui a retrouvé et produit tous les documents officiels qui attestent maintenant des intuitions bien fondées de Boris Pahor.

« Je suis en train d’étudier tout ça », me dit Boris Pahor. « C’est moche ! »

Alors, l’écrivain qui a presque 104 ans s’est remis à la tâche pour lire et commenter ces nouveaux éléments. Il faut imaginer Boris à moitié aveugle,tapi dans sa chambrette dont il a fermé les volets pour échapper à la canicule, pulsant des mots comme un boxeur sur sa Remington dont il ne trouve plus si facilement les rubans encreurs. Il faut imaginer sa détermination, son ardeur de Sisyphe heureux et incarné !

Maintenant, Edward et Boris sont à nouveau réunis. Formidable et absurde situation…
Eux qui ont payé au prix fort leurs engagements sont là, étrangement côtes à côtes, figés pour l’éternité dans leur gangue de fer au beau milieu de ce paisible jardin de Ljubljana. Que vont-ils se dire pendant des siècles et des siècles de toute cette drôle d’histoire ? Qui enregistrera leurs conversations ? Où sont placés les micros ?

Les mains de l’écrivain Boris Pahor et sa revue ZALIV

… Peut-être enfin seuls, entendront-ils quelques mots de leur cher poète KOSOVEL :

SEUL

L’homme est étale.
Le monde s’est écarté, loin, étrangement.
tu erres et tu divagues ça et là, perdu,
Tout est parti à la dérive, tu ne sais où.

Le radieux visage s’est éteint dans la grise pénombre;
En moi se mirent les châtaigniers nus
Et les feuilles foulées aux pieds dans la pluie
Pourrissantes sous les arbres.

Oh ! Je crierais jusqu’à ce que mon cri revienne
Des montagnes, des bois, des vallées,
Mais je tremble de rester seul
Avec le vide mille fois répercuté.

Texte traduit par Viktor Jesenik et adapté par Marc Alyn,
Kosovel, poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1965.

Dans une ferme du Karst en Slovénie, lieu de résistance du front de libération pendant la deuxième guerre mondiale

A propos du livre d’Igor Omerza

Voilà ci-dessous le lien vers un article en slovène qui parle de la sortie du livre d’Igor Omerza, dans lequel est détaillée la surveillance de Boris Pahor par la police secrète :

https://marijanzlobec.wordpress.com/2017/05/22/borisa-pahorja-je-nadzorovala-udba/

Le livre de Igor Omerza sorti en mai 2017 chez un éditeur slovène de Klagenfurt (Autriche) raconte comment Boris Pahor a été surveillé pendant des années par la police secrète yougoslave

Quelques précisions résumées ici pour les français qui voudraient en savoir plus :

L’Udba (police secrète de l’ex Yougoslavie) s’est intéressé à Pahor à partir de 52. Fin 51, il avait écrit une critique élogieuse de « Peur et courage » de Kocbek dans le journal Primorski dnevik,car le livre avait été condamné par le PC yougoslave en décembre 51.
Par la suite il sera aussi suspect pour :
– Sa participation à la revue « Sidro in tokovi » (l’ancre et les courants) (53-56)
– La publication de la revue Zaliv
– La création en 1968 de la « Gauche slovène » à Trieste
– La publication de « Odisej ob jamboru » où il attaque Kardelj (le théoricien du titisme entre autre)
– La publication en 1975 de « Kocbek, témoin de notre temps » dans la revue Zaliv
– En 70 et 77, il est suspecté d’être l’auteur de tracts hostiles
– La défense de Viktor Blažič et Franc Miklavčič (76-77)
– Sa collaboration dans les années 80 à Nova revija et à l’Association des écrivains slovènes

Igor Omerza, l’auteur, avait aussi publié en 2010 « Edvard Kocbek, dossier personnel 584 », biographie politique de Kocbek.

Boris pahor en route vers l’éternité entre les mains de son créateur, le sculpteur Mirsad Begić

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