Archives de Tag: Guy Fontaine

Le vénérable Boris fêté chez le grand Charles, le mardi 16 octobre à Lille

NAÎTRE ET RENAÎTRE à LILLE

En avril 1945, Boris Pahor arrive à Lille avec deux de ses compagnons de déportation. Les trois amis sont venus par étapes de Bergen-Belsen et portent encore leurs costumes rayés quand ils passent le seuil de la gare. Boris Pahor raconte ses tous premiers pas d’homme libre dans les rues de Lille dans la nouvelle « le berceau du monde ».

En 2004, la Villa Marguerite Yourcenar l’accueille à Lille pour une résidence d’écrivain.

Le 16 octobre 2018, Boris Pahor, 105 ans, sera à l’honneur à Lille où un bel hommage lui sera rendu à la Maison natale Charles de Gaulle.

 

L’ouvrage « Et si c’était à refaire – chemins de Boris Pahor », dirigé par Guy Fontaine, Les Lettres Européennes

 

Rencontre organisée par la Villa départementale Marguerite Yourcenar autour de Boris Pahor à la Maison natale Charles de Gaulle à Lille de 17 h à 20 h.

Cliquer sur ce lien pour voir le carton

Boris Pahor à Lille le 16 octobre

Le programme :

– Mon documentaire « Boris Pahor – Portrait d’un homme libre », 98’, sera projeté avec une présentation de Boris Pahor par Guy Fontaine, conseiller littéraire de la Villa Marguerite Yourcenar

– Lecture de la nouvelle de Boris Pahor « Le berceau du monde » par le comédien Serge Flamenbaum.

– Table ronde autour de “litérature et déportation” avec Guy Fontaine, Thierry Capillier, directeur du Musée de la Coupole d’Helfaut, Laurent Seillier, responsable pédagogique du Musée de la Coupole, et Fabienne Issartel, réalisatrice du documentaire.

– Enfin l’ouvrage “Et si c’était à refaire – chemins de Boris Pahor”, de 130 pages, dirigé par Guy Fontaine (Les lettres européennes) a été spécialement édité pour l’occasion. On y découvrira de nombreux textes “hommage”, trois nouvelles de Boris Pahor et un entretien inédit entre Boris Pahor et Stéphane Hessel.

 

La machine à écrire de Boris Pahor dans la cuisine, septembre 2018

 

Voilà ci-dessous quelques extraits d’une lettre envoyée à Boris Pahor pour son 105ème anniversaire, en août 2018

Lettre à Boris,

« Je vous imagine Boris dans la cuisine de votre maison sur les hauteurs de Trieste à deux pas de Kontovel et de Prosek, assis sur le banc de bois clair verni, dos à la baie. Vous lisez, affairé comme un ministre votre abondant courrier et les journaux du jour. Vous réclamez du café à la dame qui est à vos côtés. Ce qui vous pousse à avancer plus loin, ce qui vous a toujours porté est cette haute idée de l’homme, d’une justice, ou plutôt peut-être d’une justesse. Car que serait la justice sans la justesse, n’est-ce pas ? Et la justesse, cette forme de sagesse, ne peut advenir sans la mémoire. La vôtre par miracle est restée intacte. Mais quel miracle ? Les nerfs du corps et de l’esprit marchent de paire chez vous. « Le nerf de la guerre » c’est d’abord beaucoup de travail et d’abnégation, mais aussi « la direction », le sens donc que l’on donne à toutes choses.
Quand bien même l’état du monde vous donne tort, vous avez cette certitude qu’il y a en chaque homme cette pépite d’éternité lumineuse qui ne demande qu’à être révélée, déclenchée, activée, que chacun dans son coin peut échafauder avec sa conscience notre Babel à tous. Alors vous ne ménagez pas votre peine. Votre vie suit les lignes d’un dessein imaginé par vous dès l’enfance au contact de vos parents, de vos grands-parents, de vos sœurs, de votre peuple slovène : ce « petit peuple » qui a atteint aujourd’hui à travers votre littérature sa dimension universelle. Vous avez réussi. Oui. Votre littérature a la limpidité de la justesse.
Aucun adjectif, aucun développement de phrases en longs intermèdes, aucun dialogue, ne surgit dans le texte par hasard. Il n’y a pas de fioritures pour faire joli. Et pourtant on est emmené et c’est joli. On partage la lumière et la sensualité de la nature du golfe de Trieste, la beauté rudes des âmes qui se promènent sur le karst. Plus encore, on est comme englobé dans le paysage.
Vous avez compris comment la fiction, la littérature, pouvait révéler avec encore plus d’acuité la réalité. Votre existence toute entière est littéraire. Il faudrait que vos œuvres soient réunies un jour dans un seul bouquin qui témoignerait de l’unité de ce souffle poétique et politique qui a régi de façon obsessionnelle votre travail.
Votre résistance fait honneur à l’idée même de la vie : cette mystérieuse flamme qui est chair et sang. »
Fabienne Issartel, août 2018

 

Sur la route de Kontovel, au-dessus de Trieste, septembre 2018

 

Page 181, « Pèlerin parmi les ombres », de Boris Pahor (ed la petite vermillon)

« Je repris les escaliers et montai lentement jusqu’à la terrasse du haut. Les terrasses étroites ressemblaient à celles qui s’étagent sur les flancs des collines triestines depuis la mer jusqu’au bord du plateau du karst. Mais là-bas, elles s’arquent dans la côte, cachées parmi les acacias et les ronces épaisses. Grâce à elles, nos jambes nous portent dans un vignoble tantôt à droite, tantôt à gauche là où de vieux ceps bravent le soleil et le contraignent lentement à enrichir le raisin noir du suc de la terre cuivreuse. »

 

En montant vers Kontovel, au dessus de Trieste, septembre 2018

En montant vers Kontovel, au dessus de Trieste, septembre 2018

 

Pages 188 – 189, « Pèlerin parmi les ombres », de Boris Pahor (ed la petite vermillon)

« … c’est à même le sol que l’homme se repose le mieux. Même dans l’univers concentrationnaire. Et quand je m’y étendis pour la troisième fois, il me sembla que le repos allait être définitif. Mais je me tirais à nouveau d’affaire comme un chien coriace. Ensuite le tissage et le découpage tranquille et idiot firent le reste. Et le panari à côté de mon auriculaire gauche. C’est alors que je vis mon sang. Il était rose comme de l’eau dans laquelle on aurait versé quelques gouttes de sirop de framboise… »

 

Dans la cuisine de Boris Pahor un admirateur allemand arrive par hasard avec un livre de Boris pour réclamer une dédicace. Je filme la scène assez surréaliste. Septembre 2018, Trieste.

Dans la cuisine de Boris Pahor un admirateur allemand arrive par hasard avec un livre de Boris pour réclamer une dédicace. Je filme la scène assez surréaliste. Septembre 2018, Trieste.

 

La note de réalisation du documentaire que j’ai consacré à Boris Pahor

UN PORTRAIT EN FORME DE PAYSAGE

 

L’expérience des camps pour Boris Pahor fondamentale, occupe dans le temps une année de sa longue vie, mais un an où il aura su rester vivant. Sans doute avait-il en lui cette propension rare, hors-norme, à l’espérance. Le film raconte comment cette résistance intérieure lui a non seulement permis de survivre dans l’univers hostile de la détention, mais l’a accompagné sans relâche toute sa vie pour conquérir avec courage et opiniâtreté de nouveaux champs de connaissances et de libertés. Car la culture, l’instruction et la littérature ont été ses chemins d’émancipation.
« J’écris pour tous les humiliés », déclare-t-il, faisant sienne la déclaration en 1954 de Camus dans « l’Eté » : « Oui, il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l’entreprise, je voudrais n’être jamais infidèle ni à l’une ni aux autres. »

Les tournages avec Boris Pahor ont démarré en février 2008 chez lui, lors de notre première rencontre sur les hauteurs de Trieste. Dès qu’une opportunité se présentait, je le retrouvais avec ma caméra. Six ans plus tard, j’avais ainsi quelques 120 h de rushs tournés dans plusieurs pays. Je procédais d’abord seule alors au montage, puis avec l’aide de Slobodan Obrenic et de Thomas Bertay de Sycomore Films. Peu à peu le portrait se dessinait sous mes yeux, trouvait naturellement les rythmes dont j’avais imaginé les grandes lignes.
J’avais décidé d’abord d’éliminer du film tout intervenant extérieur qui parlerait à la place de Boris Pahor. L’omniprésence de notre personnage serait la ligne de force du documentaire. Un film avec un vrai héros universel. Boris Pahor en avait de toute évidence l’étoffe. Il faudrait comprendre comment un homme peut tisser la trame de son propre destin avec les éléments donnés de toute existence : l’histoire d’une enfance, d’un peuple et d’un pays. Je me demandais quelle avait été l’incidence de la littérature dans sa façon d’appréhender le monde, autrement dit quelle part de fiction l’écrivain Boris Pahor avait-t-il pu ou su insuffler dans sa propre vie ?

J’imaginais alors que le film s’articulerait autour d’une succession de différents niveaux de plans qui feraient échos à ceux « des paysages » de Boris Pahor.

Au premier plan, se présente le corps de Boris. Car c’est son corps qui s’impose d’abord à mon regard. Celui d’aujourd’hui et celui d’hier. Je suis fascinée par son corps de vieillard qui est aussi un corps d’enfant. Chez lui jeune homme, cette ambivalence existait déjà. On peut le constater sur les photos. Filmer le corps de Boris Pahor serait donc une de mes priorités. La façon dont il tient ses mains par exemple est éloquente. Car ses mains doublent sa pensée et parfois la précèdent. Elles sont posées devant lui ostensiblement, les doigts longs et reptiliens en attente. Et puis de mystérieux tempos les mettent en vibration et la parole advient. Quand on le regarde en train d’écrire, la détermination avec laquelle il imprime comme un sportif son énergie sur les touches de sa machine à écrire manuelle est également significative. De toute évidence, son corps a la parole ! Cette parole qui lui a été arrachée enfant, quand le slovène sa langue maternelle lui fut confisqué dans les rues et les écoles de l’Italie devenant fasciste. Son corps a dû développer alors cette expressivité. Aujourd’hui encore, je vois que sa présence physique impressionne toujours ses interlocuteurs. Son rapport à l’amour qui se révèle dans une expression littéraire éminemment sensuelle, relève aussi sans doute de ce statut que Boris Pahor a su donner à son propre corps.

Au deuxième plan se dessinent les contours des paysages de Trieste et de son arrière-pays. C’est un autre corps vivant dans lequel Boris est enchâssé, une nature sauvage suscitant attirance et malaise au gré des évènements plus ou moins tragiques dont elle a été le théâtre. Pour aller de la mer Adriatique, de ce golfe de Trieste jusqu’aux plus hauts sommets des Alpes Juliennes, il faut, entre les deux, traverser le plateau du karst, creusé de grottes souterraines, ces gouffres noirs au centre de la terre, refuges ou charniers. La réalité physique, topographique, de ce paysage tridimensionnel, dévoile les contours du paysage mental, intérieur, cosmique de Boris Pahor. Il fallait filmer avec soin ces trois niveaux de conscience du paysage. « Quand je suis à la montagne », dit notre héros, « j’ai envie de retourner au bord de la mer. Et dès que je suis devant la mer, j’ai envie de rechausser mes chaussures de montagne ». Boris Pahor a pratiqué la randonnée en haute montagne toute sa vie, notamment autour du mont Triglav dont les trois dents acérées ornent le drapeau slovène…

Au troisième plan du film se présente le corps des livres de Boris Pahor, avec leurs mots et leurs phrases qui prennent ici dans le film « vie autonome », portée par le timbre chaud et velouté de la voix du grand comédien Marcel Bozonnet.

Ma propre voix off circonscrit aussi le film. Il s’agit de dire que je suis là, que c’est bien moi la réalisatrice qui scrute les paysages de Boris et que ce documentaire est aussi l’histoire de notre rencontre.

A la fin du film… Pour les 99 ans de Boris, nous avions décidé de rejoindre le mont Nanos non loin de Trieste : le Nanos où il avait échangé les premiers baisers avec sa femme Radoslava et où son beau-frère, le grand résistant Janko Preml, avait mené de farouches combats contre les fascistes… Ce lieu avait du sens. Nous nous sommes donc mis en route vers ce sommet étrangement recouvert en ce jour d’août d’une brume épaisse. Comme la météo n’encourageait guère à la promenade, nous étions donc les seules âmes de ces contrées. La grâce de ce moment fut à la hauteur des efforts incessants que j’avais déployés pour vaincre les premières réticences de mon héros. Un bonheur intense, magique, nous envahit dès que nous nous trouvâmes sur cette lande déserte au-dessus du monde. Je pleurais de joie en courant après Boris, et au-dessus des précipices avec ma caméra, nous rêvions aux voiles blanches des petits bateaux là-bas au-delà de l’horizon, traçant des sillons d’écume sur la mer si bleue, si pure, de la baie de Trieste.
Fabienne Issartel

La mer si bleue vue du château de Dino près de Trieste. Boris Pahor aimait se baigner dans la petite crique en bas du château !

La mer si bleue, si pure vue du château de Duino près de Trieste, septembre 2018. Boris Pahor aimait se baigner dans la petite crique en bas du château !

 

UN ARTICLE DANS LE MAGAZINE TAZ WEEK-END ALLEMAND
DU 18 NOVEMBRE 2018
Liens vers l’article en allemand et sa traduction en français :
L’écrivain Boris Pahor à propos du nouveau fascisme
interview de Martin Reichert
 
« TROUVONS UN AUTRE SENS »
 
Boris Pahor qui fut interné dans un camp de concentration, est un membre de la minorité slovène en Italie. Malgré le retour de la droite, il veut croire encore dans l’homme.
 
TRIESTE taz | 
 
Boris Pahor vit dans une maison sur les hauteurs, dans le quartier de Prosecco, au-dessus de Trieste. De là, vous avez une vue imprenable sur la mer, le golfe. Tout est bleu. Nous sommes en août. La gouvernante nous amène au salon et bureau de travail. Partout des fleurs et des objets décoratifs. Deux bouquets sont décorés du drapeau slovène. Boris Pahor vient d’avoir 105 ans. Après avoir conduit « le jubilé » jusqu’à son fauteuil,  la gouvernante se rend à la cuisine pour préparer le déjeuner. Les volets sont tous fermés à cause de la chaleur.
 
TAZ: Mr Pahor, saviez-vous que l’on peut apprendre le slovène à Berlin? Le ministère slovène pour la Science, l’Education et les Sports a rendu cela possible.
 
Boris Pahor: Je suis allé plusieurs fois en Allemagne et j’ai toujours eu un bon traducteur. Par exemple, lorsque je me suis rendu au camp de Dora dans l’entrepôt où le missile V2 a été construit. J’ai été invité là-bas comme survivant à plusieurs reprises pour des commémorations, en tant que témoin. Je parle aussi allemand, mais un petit allemand de voyageur.
Il a appris l’Allemand dans les camps de concentration allemand.
 
J’aurai préféré pouvoir parler en slovène si cela avait été possible… Mais que voulez-vous savoir ?
 
Nous avons pensé qu’il serait approprié compte tenu de la résurgence du fascisme, de se confronter aux témoins oculaires de cette époque…
 
Au début du fascisme il y a Mussolini. Hitler le considérait comme son professeur. Mussolini s’est présenté comme le successeur des Romains – mais un empereur romain qui a donné à l’Église le Vatican.
 
En 1929, le Vatican vit le jour avec le pape Pie XI. et c’est Benito Mussolini qui signa les actes.
 
Malheureusement l’église est devenue à ce moment-là presque fasciste parce que tout ce que Mussolini voulait était alors approuvé par le Vatican. Les fascistes, par exemple, ne voulaient pas d’un Slovène archevêque à Gorica. Il a donc dû partir. Plus tard, les catholiques slovènes se sont battus avec les communistes pour la liberté et contre le fascisme, même si le Vatican s’est opposé de manière catégorique à une telle coopération.
Les catholiques slovènes faisaient partie de cette résistance du mouvement de libération slovène.
 
Je parle du fascisme plus précisément en tant que membre de la partie slovène de Trieste. Car nous n’étions pas vraiment une minorité ici et nous n’avons pas eu de chance lorsque l’Italie est devenue un véritable État. Une partie de la population d’ici a déclaré que Trieste devait devenir italien. La population de Trieste était mélangée depuis toujours et l’est encore aujourd’hui d’ailleurs. Les Serbes ont ici l’église Saint-Spyridon sur le Grand Canal. Les Grecs ont leur église près de la mer et les Juifs leur grande synagogue.
 
La situation s’est ensuite aggravée après la Première Guerre mondiale.
 
En 1918, l’Italie a été récompensé par le territoire de Trieste et plus précisément celui de Trieste – Trento, auquel s’ajoutait toute la zone située derrière le Triglav, les Alpes juliennes. Et puis quand les fascistes sont arrivés ils ont voulu que tous deviennent des Italiens. Nous les Slovènes, avons été alors les premiers à souffrir du fascisme.
 
En 1920, les fascistes ont fait brûler le Narodni dom, le centre culturel slovène de Trieste. Là tu avais sept ans.
 
J’ai tout vu. Ils ont coupé les tuyaux des pompiers qui sont venus à la rescousse. En 1922, quand Mussolini est arrivé au pouvoir je n’ai plus été autorisé à parler slovène.La culture slovène a été supprimée.
Aujourd’hui, il y a de nouveau un théâtre slovène à Trieste, et les panneaux dans la région sont bilingues. Il y a une minorité italienne en Slovénie, et une slovène en Italie. 
Cela s’est beaucoup amélioré. Ce n’est qu’en 2000 que nous avons obtenu une loi, qui nous avait été promise en 1954 et qui nous protège en tant que minorité. Il y a des éditeurs, de très bons médias, une radio de sept heures du matin à sept heures du soir. Mais nous n’avons pas encore de vrais représentants dans le gouvernement à Rome.
Il y a maintenant des populistes de droite aux commandes.
 
Je vais répondre au nom du peuple slovène : nous sommes très malheureux. Il faut dire que les Italiens ont toujours préféré ne pas parler de fascisme. Ils préfèrent garder le secret. Laissez-moi vous donner un exemple. En 2004, une « loi sur le souvenir » a été adoptée en Italie – rappelant que la population italienne sous domination yougoslave devait quitter l’Istrie – mais cette loi ne mentionne en aucune manière ce que les fascistes avaient fait à la population avant 1945. La population italienne ne sait toujours pas ce que le fascisme nous a fait. La langue slovène, les écoles, les clubs – tout était interdit. C’était une destruction de tout ce qui était slovène. Les Croates ont également dû quitter l’Istrie. Entre les deux guerres mondiales, 500 000 personnes ont été internées, expulsées ou les deux. Dans un processus d’italianisation forcée.
 
Y a-t-il une écoute en Italie ?
Les Italiens de Trieste me disent : Monsieur Pahor, vous nous avez raconté votre passé. Nous ne le connaissions pas. Nous avons vécu tout le temps en Italie sans savoir qu’il y avait eu une autre histoire : que les Slovènes étaient considérés comme des sortes de terroristes. 
 
Des terroristes ?
Les Slovènes constituaient une minorité opprimée. Regardez les musulmans radicaux d’aujourd’hui, ils se vengent de ce que l’Europe a fait dans leurs pays. En Afrique et ailleurs. Les Européens étaient des colonialistes. Les Italiens, les Français, les Anglais, les Néerlandais : ils avaient toute l’Afrique entre leurs mains. Et maintenant que les gens fuient l’Afrique, ils n’en veulent pas. Ils disent : « Nous n’aimons pas les Africains. » Hier, cependant vous les aimiez, à l’époque où vous aviez leur continent entre vos mains et que vous divisiez à volonté.
Et l’Italie …
L’Italie ne dit pas la vérité sur le fascisme et le protège indirectement. Je ne sais pas comment cela se passe ailleurs. Si les Hongrois veulent vraiment avoir un dictateur, ils s’arrangeront de cette façon. J’espère que ce ne sera pas le cas. J’espère que l’Europe sera différente et en même temps unie. L’Europe est unique au monde sous cette forme – le pluralisme au sein de l’unité, comme à Trieste. L’Europe est en danger – et les nationalismes naissants constituent la principale menace. Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, on pouvait voir que les nationalismes étaient aussi une vérité. Outre la mondialisation, le particularisme a également le droit d’exister. Il s’agit du droit à une certaine indépendance. Prenons l’exemple de la Catalogne : à mon avis, ce ne sont pas des nationalistes. Je suis membre de l’Association pour les droits des minorités linguistiques en Europe et ami de certains Catalans. Je suis allé à un congrès de langue catalane – et partout il y avait de petits drapeaux slovènes. Ils suivent l’exemple de la Slovénie. Cela ne leur suffit pas d’avoir leurs propres écoles, ils veulent être indépendants. L’Union européenne devrait être suffisamment mature pour faire face aux besoins des Catalans.
Mais c’est aussi complexe. 
L’histoire de cette région ici l’est également, et elle doit être réécrite car, telle qu’elle existe aujourd’hui, elle est fondée sur les intérêts des Italiens. Je viens de publier un livre sur mon compatriote Edvard Kocbek, un socialiste chrétien qui a combattu le fascisme contre les communistes. Il espérait un changement dans l’Église catholique dans le sens d’un christianisme qui ressemble à Jésus. Jean XXIII. a commencé avec ça. Après lui, un autre est venu, qui voulait tout refaire.
Avec Paul VI, qui était alors l’original du pape Jean XXIII., le deuxième concile du Vatican a pris fin.
Et ainsi la voie était préparée pour les problèmes actuels de l’Église catholique – Nietzsche avait parfaitement raison avec sa prophétie selon laquelle nous aurions des problèmes lorsque l’Église catholique aurait perdu sa validité. Et maintenant nous en sommes là. Ce que le pape actuel peut accomplir, je ne le sais pas. Il ne peut pas faire grand chose. Il peut parler pendant qu’il est pape.
Après tout, vous l’écoutez.
Vous savez, j’ai eu le droit de parler pendant un quart d’heure au Parlement européen. Ils ont d’abord dit cinq minutes, puis dix – et ensuite, je me suis entretenu pendant quinze minutes avec les députés et je leur ai dit: « Écoutez, nous n’avons pas de solution aujourd’hui. J’ai aussi parlé des « triangles rouges ». Les prisonniers politiques du camp avaient des triangles rouges, et j’en avais un grand parce que j’étais italien.
 
En tant que membre du mouvement de libération slovène, vous avez été arrêté en 1944 par la milice Domobranzen, collaborant avec les nazis, et conduit au camp de concentration de Dachau. Vous avez aussi été emmené à Natzweiler-Struthof, Mittelbau-Dora et Bergen-Belsen. 
Nous devons parler non seulement des Juifs, mais également de ceux qui étaient dans les camps parce qu’ils étaient contre les nazis, parce qu’ils étaient homosexuels, et autres. Il y avait seize types de triangles. Nous avions faim du matin au soir, mais nous devions travailler de six heures du matin à une heure de l’après-midi. Et après le déjeuner, encore deux heures. Ou encore des exercices physiques. Corps pauvres et affamés, puis exercices. C’était en Allemagne. Nous avions un morceau de pain gros comme la paume de ma main et épais comme deux doigts, et puis une soupe de betteraves et d’autres choses. Non, attendez : la soupe c’était au déjeuner et le pain à quatre heures. Et quiconque ne travaillait pas, ou si la pelle lui échappait des mains et qu’il tombait aussi … alors le Kapo venait et le frappait, le frappait, le soulevait, et lui remettait la pelle à la main. S’il tombait à nouveau, on l’emmenait alors à la baraque et il s’allongeait jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais jusqu’à ce moment-là, il devait travailler : malgré la faim. Et ça c’était le pire.
 
Et vous deviez raconter tout cela en cinq minutes au Parlement européen ? 
 
J’ai dit aussi : « Excusez-moi, mesdames et messieurs. J’ai maintenant 104 ans. Je vais bientôt en avoir 105. J’ai quand même une certaine expérience de la société humaine. Pendant vingt ans, j’ai eu affaire au fascisme. Dans le camp, j’ai souffert du manque de tout. » J’étais ambulancier à Mittelbau-Dora. Aujourd’hui, il y a partout des sites commémoratifs en Allemagne. L’Allemagne est correcte et juste, et pour cela il faut louer l’Allemagne. Et aussi pour le fait que l’Allemagne est la principale puissance du socialisme chrétien.
Vous pensez à Angela Merkel ? 
Les sociaux-chrétiens sont forts en Allemagne ainsi que les sociaux-démocrates, tous deux partisans d’une certaine justice. Et vous devez féliciter l’Allemagne d’avoir accueilli les réfugiés. Mme Merkel l’a fait parce qu’elle avait besoin des travailleurs. C’est allemand. Elle a ensuite été accusée d’avoir d’abord pensé à l’Allemagne. Mais c’est une telle économie, il faut des travailleurs qui travaillent plus qu’ils ne dansent.
Avez-vous une expérience de la société humaine – savez-vous comment elle va ? 
 » Nous n’avons pas de solution », j’ai dit au Parlement européen. La seule solution que je vois aujourd’hui, c’est que nous procédions comme nous l’avions décidé : les technologies évoluent et on essaie de sauver quelque chose de cette terre où les icebergs fondent ! Tous devraient se rassembler, ceux avec et ceux sans pouvoir, et prendre une décision appropriée pour préserver la terre. Aujourd’hui l’homme est capable de fabriquer une chèvre sans chèvre. Il peut fabriquer les téléphones que vous sortez de votre poche pour parler à votre femme à New York.
Si un homme né en 1907 qui a vécu il y a 150 ans nous voyait, il dirait : «quoi, ils l’ont simplement sorti de leurs poches et ils ont parlé ?. Comment ça marche ? » Et vous lui diriez : « mais tout ça est normal aujourd’hui ».
Ce n’est pas normal ! C’est un miracle ! Ou alors, prenez encore le génie génétique, c’est incroyable. Mais vous savez, si nous sommes vraiment si intelligents, donnons alors un sens à l’humanité pour qu’elle ne soit plus comme avant : guerres, sang, prison, camps. Il n’est pas possible que ces gens miraculeux ne soient nés que pour inventer de petits téléphones portables. Trouvons un autre sens au monde ! Pourquoi sommes-nous des humains avec des cerveaux ici  juste pour détruire la Terre ? Juste pour nous battre ? Alexandre le Grand, Napoléon, Mao Tsé-Toung, Hitler, Mussolini, tous entrèrent dans les livres d’histoire et n’étaient que parasites. Ils ont travaillé pour détruire autant de personnes que possible, et au nom de la liberté et de la justice ! Et compte tenu de ce qu’il ya aujourd’hui dans les mains d’un millier de personnes, avec seulement un dixième ou un cinquième des milliards d’un de ces riches, personne ne devrait plus mourir de faim.
 
En ce qui concerne la faim, vous savez de quoi vous parlez. Ça sent bon dans la cuisine. Nous allons vous laisser bientôt. Qu’est-ce qu’il y a de bon aujourd’hui ?
 
Aujourd’hui, nous avons une très bonne soupe de légumes. Un minestrone. Mais comme il est en purée, vous ne pouvez pas voir de quels légumes la soupe est faite. Mais généralement, il y a au moins trois éléments : carottes, courgettes et que sais-je ? La soupe est en purée parce que j’ai dû emprunter des dents… Et puis il y a un dessert – dolce -. J’aime les fruits, les oranges, les melons, les raisins. J’aime beaucoup les bonbons. Les biscuits ou des crèmes. Les Autrichiens sont des spécialistes dans ce domaine. 
 
Monsieur Pahor, merci de nous avoir donné de votre temps.
Merci de m’avoir écouté.
 
BORIS PAHOR est né à Trieste en Autriche-Hongrie (aujourd’hui en Italie) en 1913 dans la communauté slovène. En tant que membre de la Résistance slovène, il est interné à Dachau, Natzweiler-Struthof, Mittelbau-Dora et Bergen-Belsen. Il publie en 1967 son roman le plus célèbre, « Necropolis » (Berlin Verlag, 2001), dans lequel il raconte les traumatismes des camps de concentration. En allemand ont été publiés  « Piazza Oberdan » (Kitab Verlag, 2008) et le recueil de nouvelles « Des fleurs pour un lépreux » (Kitab, 2004). 
Publicités
Tagué , , , , , , ,
Publicités