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« PRINTEMPS », un film promenade de 1996, réalisé par Fabienne Issartel, enfin numérisé !

En attendant les beaux jours, VOICI UN LIEN VIDEO POUR VISIONNER MON FILM « Printemps » de 37′, 1996/Le film a été mis en ligne par Laurent Charpentier le caméraman de ce film et de beaucoup de mes films promenade. Il a été numérisé par Yoann Dhenin/ Et puis un peu de lecture suit, sur cette  « Dé-marche » ainsi qu’un texte tout à la fin de Pacôme Thiellement qui vient de voir le film. Merci à tous.

BONNE PROJECTION !

« PRINTEMPS »
Un film promenade de Fabienne Issartel, 37′, 4/3, 1996

Image : Laurent Charpentier
Son : Renaud Colas
Musique originale : Thierry Fournier
Musique live : Akosh S

Avec par ordre d’apparition :
Akosh S/Muriel Foures/Solveig Domartin/
Marie Baron Renault/Charlie Schlingo/
Claude Baron Renault/Raymond Mantchala/
Régine Fraval/Eric Roussel/
Claude Rizzo/
Les enfants : Juliette G., Juliette M et Zacharie G./
Hélène Hottiaux/Marc-Edouard Nabe/Gérard Tallet

ce film a été tourné le 1er et 2 juin 1996, à Paris, le long du canal Saint-Martin de République (rue du Fb du Temple) à place Stalingrad, et dans les cafés : l’Atmosphère (scène avec Akosh S/générique début), au Rapid Wolf de la gare de l’Est (scène de nuit), et au Jemmapes (le matin avec Charlie et Marie)
Moyens techniques : Jean-Stéphane Michaux, Corinne Bopp, Jean-Luc Bouvret, Charlotte Meunier
Autoproduction

Tournage de « Printemps », film de Fabienne Issartel, le 1er juin 1996
A la caméra : Laurent Charpentier
Preneur de son : Renaud Colas
Assise sur la barrière : Fabienne Issartel

Le site de laurent Charpentier :

www.laurentcharpentier.com

Fabienne Issartel par Hervé Sellin 1985

PRIORITE PIETONS
NAISSANCE DES « FILMS PROMENADE », par Fabienne Issartel, réalisatrice

Un jour d’hiver 1985, je marchais dans la neige à 5 h du matin dans le quartier Montorgueil. Mes pieds dessinaient dans cette virginité ouatée les premiers signes visibles de vie de cette journée historique pour moi. Je me retournais un instant tout en haut de la rue des Petit Carreaux dans le deuxième arrondissement de Paris pour le constater. L’empreinte de mes pas avait ouvert la route. Pourquoi diable n’y avait-il personne ce jour-là dans cette rue du centre de Paris non loin des vieilles Halles ? C’était inhabituel. Un rêve presque. Je me souviens. Il faisait très froid et j’étais harassée. Je n’avais pas voulu me reposer. Au contraire. J’avais tout fait pour échapper à mon destin, pour être à priori incapable de mettre un pied devant l’autre, ayant passé la nuit à épuiser unes à unes méthodiquement les compagnies aléatoires dont tout somnambule professionnel sait faire bon usage. Au-delà de la limite, la limite est dépassée. Aller jusqu’au bout pour déjouer la chance. Pourquoi ? Pour apercevoir l’au-delà sans doute, au bord du bord… C’est un jeu que l’on aime à 20 ans. Je me souviens. Ce matin là, mes pas crissaient dans la rue blanche et déserte et je me demandais avec justesse, avec acuité, qui j’étais ? Peut-être ce dessin tracé d’un chemin derrière moi, pas plus, pas moins, pulsé par la mesure battue de mes semelles.
Seule dans la ville si blanche et si froide, j’allais tourner mon tout premier film. C’était enivrant. Je me souviens. Il allait falloir que je sois un réalisateur qui réalise, qui sait ce qu’il veut et qui assume ce qu’il voit. Cela faisait peur. Je m’en souviens bien. Toute à cette concentration et dans une excitation bizarre, je retrouvais presque en lévitation mon équipe de tournage passage du Désir, sur le boulevard Magenta, non loin de la gare de l’Est. Formidable journée pendant laquelle j’oubliais toute fatigue et qui fut déterminante. Car ça y’était. J’avais été mordu par le grand serpent. Le plaisir de découvrir ce pourquoi on est fait, ce n’est pas rien. Si tourner des films, c’était ça, alors je décidais ce jour-là d’en faire toute ma vie et de ne plus faire que ça.
C’était une autre façon d’écrire le dessein de mes pas et de mes errances, de donner des visages aux rues, de faire battre le cœur de la ville à coups d’instantanés, de circonscrire l’esprit des lieux.
Alors je suis partie de là où j’étais, de mes pieds. Car c’est ainsi que je conçois la vie depuis toujours, comme une promenade où il faut savoir suivre ses pas. Les marcheurs regardent la ville et moi je regarde les marcheurs. Ce sont dans ces regards croisés que s’opèrent les modestes évènements quotidiens essentiels à la vie, générateurs de convivialité et d’humanité. « Les films promenade » sont nés d’évidences. L’aventure est au coin de la rue pour celui qui regarde les choses à sa hauteur. On s’arrête, on sourit, on discute, on s’installe à une terrasse, sur le parapet d’un pont, ou dans le travelling d’un bus. Et tout cela pour voir le ciel, la lumière d’un jour rouge qui disparaît, ou sous des trombes d’eau les flashs d’acier sur nos ombrelles d’outremer. Et il y a aussi les jours sans, où tout est bouché et où il n’y a que nous. Nous, les paysans de Paris, enfants du « grand monde » comme des bistrots picaresques, dandys effrangés de la nuit, sommes les orphelins toujours heureux sur les trottoirs célestes, de Léon-Paul Fargue et des poètes. La peinture du monde est d’abord infime. Elle donne la priorité aux piétons de toutes les vagues et de tous les temps, qui habitent ontologiquement leur vie là où ils sont. De celui qui immobilise les voitures au milieu du cours de Vincennes pour regarder passer un étrange groupe de mouettes, à ceux, les Zarathoustras ordinaires, qui veillent à Ménilmontant du haut de leur lucarne sur le ventre de Paris : tous ont le sang qui bout. Cela me plaît.
« Même si on nous donne des trucs pour rouler plus vite sur les trottoirs, on marche toujours, on marche toujours…» dit Denis B. à la fin de mon film « Chacun cherche son train ». Voilà des phrases, qui moi me donnent la chair de poule, qui valent de l’or quand elles sont prononcées devant ma caméra avec une gravité inspirée. Des moments qui me donnent envie de mettre une fois de plus la clé sous la porte et de repartir vers ce quelque part qui n’est peut-être nulle part, seule, le nez au vent, juste avec mes yeux, pour continuer à vivre et à tourner des « films promenade ».

Le fameux panneau « PRIORITE PIETONS » présent partout dans les de Paris des années 80

« Printemps », un film promenade de Fabienne Issartel, 37′, 1996

Printemps est le dernier de mes « films promenade » des années 90 autoproduits. C’est sans doute le plus abouti techniquement, puisqu’il a même été mixé. Il est accompagné d’une musique originale très sensible et nerveuse composée sur mesure par le grand Thierry Fournier. Le tournage s’est déroulé sur deux journées autour du canal Saint-Martin. Une grosse organisation préalable avait été nécessaire pour organiser la venue des 16 personnages sur les lieux du tournage à des heures bien précises. Nous n’étions que trois : moi, Renaud Colas au son et « Le précieux » Laurent Charpentier à la caméra, un marin qui en avait « vu d’autres » et qui m’accompagnait avec passion dans ces aventures filmiques, y compris sur les montages. Son sens du cadre parfait, son enthousiasme désintéressé et son endurance hors-normes, ont permis que ces « films promenade » existent. Dévoué corps et âme à mon idée d’un travail à la fois très préparé mais aussi totalement ouvert au dernier moment à la spontanéité des personnages, il a été mon double. C’est d’ailleurs grâce à lui et via son site Viméo que ce film est aujourd’hui en ligne. Merci à lui. L’occasion de jeter un coup d’œil attentif sur son travail de photographe « qui a vu du pays ».
Á l’époque de Printemps, je vivais avenue Mathurin Moreau dans le 19 ème arrondissement de Paris près du parc des Buttes Chaumont. Je descendais par la rue Juliette Dodu, jusqu’à la cour intérieure de l’hôpital Saint Louis où je donnais mes rendez-vous, histoire de prendre l’air dans un endroit qui a de l’allure. Par l’avenue Richerand, à la nuit on rejoignait le canal pour prendre l’apéro de l’autre côté, à l’Atmosphère, toujours bien reçus par Souad, sa sœur et sa mère. Akosh S que l’on entend dans mon générique de début, un excellent musicien hongrois, jouait souvent dans ce café : au moins toutes les deux semaines. Solveig Dommartin -la grande dame des « Ailes du désir »- habitait une rue juste derrière et l’on pouvait terminer la soirée chez elle avec les amis. C’est grâce à Muriel Fourès que je connaissais depuis les années 80, et qui avait appelé sa fille Tarzana, bien avant de faire du trapèze elle-même (justement avec Solveig) que je l’avais connue. La belle amitié profonde de ces deux filles de grand caractère m’avait touchée.

Solveig Dommartin et Muriel Fourès.
Tournage de « Printemps », film de Fabienne Issartel, le 1er juin 1996

D’où l’idée de les filmer ensemble là, entre le canal et la gare de l’est, et notamment au Rapid Wolf où les nuits se terminaient toujours en poésie. J’avais aussi remarqué que Marie la jeune fille avec les grandes jambes, rencontrée dans une laverie de la rue St Sauveur en 1983, s’entendait fort bien avec Charlie, le dessinateur qui cocotte du nougat et qui me fait encore hurler de rire. Marie, avec sa voix de poupée fascinait Charlie Schlingo. Ils étaient très contents de se revoir à cette occasion et l’addition de Charlie – petits calvas du matin »- au bar le Jemmapes fut d’ailleurs salée.

Charlie Schlingo au café « Jemmapes », tournage de « Printemps » (film de Fabienne Issartel), 1er juin 1996

Gérard Tallet serait le docteur, son vrai métier qu’il avait exercé sur les bateaux de croisière, et aussi au sénat, une fonction qui nous permettait de profiter certains jours de la maison dédiée dans le jardin du Luxembourg. J’y retrouvais souvent Marc-Edouard et Hélène, un vrai couple « bras dessus, bras dessous » dans le film : mes chers promeneurs d’un dimanche au bord de l’eau… Régine et Eric allaient avoir un enfant. Ils étaient dans un tournant de leur vie. Claude ma belle violoncelliste n’était pas à une promenade près. Ce fut un plaisir pour elle de parler à ce garçon étrange au longs cheveux, Raymond, danseur infatigable de mes nuits au Satellit café de la rue de la Folie Méricourt.

« Printemps » de Fabienne Issartel, 1996

Enfin, un des rôles principaux fut donné à Claude Rizzo, le pêcheur du canal, l’amoureux dont je ne dirai rien, sinon qu’il fut parfait, et bien au-delà du moment de ce tournage… Beaucoup des protagonistes de Printemps nous ont aujourd’hui quitté. Mais ils sont avec moi, et un peu avec vous maintenant aussi. Bonne projection !

Tournage de Printemps, avec Solveig Dommartin et Muriel Fourès
Réalisation Fabienne Issartel
Paris, 1er juin 1996

Et ci-dessous un texte de Pacôme Thiellement qui vient de voir « Printemps », Pacôme avec lequel j’aimerai tourner prochainement un film que j’appellerai justement « Le piéton de paris ».

NOTRE CINEMA, FABIENNE ISSARTEL

Par Pacôme Thiellement, mars 2017

Pacôme Thiellement en promenade à Montmartre, 2015, photo Fabienne Issartel

Printemps, d’abord, c’est de la musique. Un son incroyable : le saxophone soprano d’Akosh dans une improvisation fiévreuse au bar L’Atmosphère un soir. Un son capable à lui seul de ressusciter immédiatement les années 90 à Paris si vous les avez vécues… A l’époque, on pouvait encore fumer dans les bars et ça se voit immédiatement : les gens sont intenses ; ils ont une ivresse joyeuse, amoureuse, lyrique. La cigarette, c’est l’innocence des poses cinématographiques. Jouer à fumer « comme les stars », faire semblant de savoir fumer jusqu’à qu’on fume vraiment. Jouer à vivre « comme les grands » jusqu’à comprendre que c’était ça, vivre, justement. Qu’il n’y avait rien de plus vivant que cette innocence, cette jeunesse.
Printemps, ensuite, ce sont des hommes et des femmes qui parlent. Ils parlent d’amour bien sûr : de sexe, de beauté, de conneries, de vie future et de réincarnation. Ils s’étalent sur les pelouses. Ils dansent. Ils chantent même ! Mais surtout ils marchent. Ils marchent le long du canal Saint-Martin et le ciel est bleu. Fabienne Issartel, c’est le cinéma des poètes, des errants, des piétons de Paris. La marche, ce n’est pas l’innocence comme la cigarette ; mais c’est encore plus beau : c’est le début du nouveau monde, la victoire sur l’Enfer. C’est peut-être le sens du fragment énigmatique de Walter Benjamin : « Vaincre le capitalisme par la marche à pieds. » On n’a jamais vu un tyran, un affameur ou un businessman se promener.
Dans Printemps, on a l’impression de voir des hommes et des femmes libres. Ou plutôt on les voit en train de se libérer. De quoi se libèrent-ils ? De ce qui les détermine et de ce qui les entrave, de ce qui les sépare et de ce qui les enferme. Ils se libèrent de leur solitude ; ils se libèrent de leur prison. Fabienne Issartel, c’est le cinéma de l’amour qui circule entre les êtres. Et ils sont tous beaux, tous. Pourquoi ne le seraient-ils pas ? Puisque Fabienne Issartel les aime pour ce qu’ils sont, tous. Un peu comme Giacometti qui répétait à Genet : « Comme vous êtes beau ! Comme vous êtes beau ! » alors qu’il dessinait son portrait avant d’ajouter : « Comme tout le monde, hein ? Ni plus ni moins. »
Jusque là, le cinéma n’a pas été fait pour nous. Il ne nous parlait pas, ne nous regardait pas : il nous tournait même le dos. Nous avons besoin d’un cinéma qui nous ressemble, un cinéma qui nous aime et qui nous le montre. Nous avons besoin d’un cinéma dans lequel on puisse marcher.
Printemps, ça date du milieu des années 90 et pourtant ça semble avoir été fait ce matin. Plus exactement, ça a été fait (vécu, tourné, monté) pour ce matin. Vingt ans ont passé qu’on a vécu les yeux fermés ou occupés d’autre chose. C’est maintenant, et maintenant seulement, que les films de Fabienne Issartel peuvent rayonner de leur poésie solaire, de leur lumière d’avant midi.
Nous avons besoin du cinéma de Fabienne Issartel. Libre, ouvert, intense, au plus près de l’instant, aéré comme un jour de printemps : notre cinéma, ni plus ni moins.

Pacôme Thiellement, mars 2017

http://www.pacomethiellement.com

Mes « films promenade » avaient été montrés en 2012 en VHS durant les Portes ouvertes de bagnolet

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